Nikaya, Psychanalyse and Co

Le silence du psychanalyste (2)

Dans mon précédent post sur Le silence du psychanalyste (1),  j'écrivais ceci "Ce silence me donne l'impression que l'analyste tient une position totalitaire" sorte de pouvoir arbitraire qui me faisait me questionner et aussi me mettait mal à l'aise, seule, face à mes mots et face au plafond...

Depuis, ma réflexion s'est etoffée (un peu) en abordant notamment l'idée de régression favorisée par le cadre même de l'analyse, dont ce satané silence !

Saverio Tomasella, psychanalyste dont j'ai découvert récemment quelques articles aborde dans Silence ou mutisme ? cette idée de totalitarisme et tend à démontrer la différence entre silence -bénéfique à la cure- et mutisme -néfaste psychiquement- et rappelle la finalité, le but recherché de la psychanalyse (ou autres thérapies) : "plus de liberté et plus de vie". Dans certains de ses écrits ici, je retrouve la notion d'existencialisme de Sartre, cette idée de liberté, de choix mais aussi de responsabilité de l'Homme envers lui-même, son environnement et l'Humanité. Ce n'est pas pour me déplaire, bien au contraire... J'ai apprécié aussi l'accessibilité de ses propos.

 

Silence ou mutisme? 
 
Beaucoup d'encre a coulé sur cette question du silence du psychanalyste, question qu'il convient de laisser en suspens et à l'appréciation de chaque praticien, de chaque cure, de chaque séance.
Cela posé, il n'est pas inutile de redire l'importance d'une certaine qualité de silence, palpable et extérieur tout autant qu'impalpable et intérieur, silence qui est une des principales clés de l'accueil, du non-savoir, de la présence du psychanalyste, par là, de son écoute, de ce que cette écoute permet comme rencontre et comme échange, de ce qu'à travers son écoute il puisse entendre ce que lui dit - ce que se dit - le (la) psychanalysant(e), ce qui se dit là dans l'espace du transfert.



Le silence est d'abord ouverture

 
Si le silence est l'exigence première du psychanalyste dans le moment de la cure, de la séance, mais aussi hors de celles-ci, il n'est certainement pas un prétexte à figer des impasses, un instrument de pouvoir sur l'autre ou même la preuve donnée par le psychanalyste de sa compétence.

Face aux dérives possibles de ce silence prôné comme pierre angulaire du cadre de la cure, érigé parfois en absolutisme d'un nouveau genre, il convient aussi de rappeler avec force que silence n'est pas mutisme. Le mutisme est un symptôme qui, dans la clinique psychanalytique, est étroitement lié à la surdité, à la dénégation, au déni. Voire à l'abus, au viol, au meurtre psychiques.

 
Le mutisme est contraire à l'esprit de la psychanalyse

Le mutisme du psychanalyste s'enracine dans une psychanalyse non assez approfondie en ce qui le concerne, en une position fixatoire qui peut en arriver à se justifier d'idéologies, de dogmes, de théories, de principes d'écoles, pour camoufler l'abus de position dominante dont il se rend ainsi coupable, pour masquer son incapacité ou son refus d'entendre ce qui se joue, se trame ou se dit de part et d'autre de l'inter-transfert, cette relation dynamique où s'explicitent peu à peu les perceptions, les affects, les représentations, les fantaisies, les peurs, les douleurs, les souffrances, les désespoirs, les doutes, les interrogations, les inventions, les créations, les aspirations, les espérances, les rêves et les désirs de l'analysant(e).
 
Aller vers plus de liberté et plus de vie

Reste, alors, à savoir dans quelle mesure la psychanalyse (plus largement, et à plus forte raison, toute thérapie, toute thérapeutique) ne peut pas, parfois aussi, rendre le malade encore plus malade, le dépressif encore plus dépressif, le fou encore plus fou…


Question redoutable puisqu'elle ébranle jusqu'aux fondements mêmes de nos certitudes, mais question que l'on ne peut pas ne pas se poser, car quel praticien n'aura pas rencontré ces patients rendus étrangers à eux-mêmes, déboussolés par un " travail " qui les aura enfermés dans un ailleurs qui n'est pas le leur, dont ils ne savent que faire, dont ils ne peuvent sortir ?


Preuve d'emprise s'il en est, dans ce lieu qui devrait pouvoir défaire toutes les emprises, passées et présentes ?
"Éloignement de soi" provoqué par la psychanalyse ?


Chaque praticien répondra pour soi-même, pour pouvoir répondre aussi de l'autre, cet autre qui vient à elle ou à lui, afin de défaire la mort dans son existence et être, désormais, du côté de la vie.

 
Saverio Tomasella
http://www.sujet.info 

Vos commentaires

1 Le Mardi 21 Aout 2007 à 17:53 GMT+2, par Melie

Très intéressant tout cela. Face au silence (relatif et bien loin du mutisme) de mon analyste, je me dis parfois (dans une identification notoire) que ce doit être parfois très difficile aussi pour l'analyste de ne rien dire, se retenir d'intervenir sur un propos ou l'autre...

2 Le Mardi 21 Aout 2007 à 18:26 GMT+2, par Nikaya

Oui, c'est vrai, je n'y avais même pas pensé (quelle égoïste, hihi!) pourtant je lui tend la perche pour qu'il ne puisse pas se retenir de rire... Il resiste ce saligot !! Après réflexion, c'est vrai, chapeau ! A sa place, je ne sais pas si je saurais me retenir de parler ou de rire (si ça se trouve, j'ai vraiment un humour de m... et je ne le savais pas ?)

3 Le Mercredi 22 Aout 2007 à 10:38 GMT+2, par unpsy

Passés deux fois 7 ans sur le divan à raison de 3 à 5 fois par semaine, devenu analyste depuis quelques années, les silences, rires parfois irrépréssibles, soupirs volontaires ou involontaires, alternent - dans ma pratique quotidienne - avec des interventions parlées. C'est une alchimie variable d'un analysant à l'autre, variable parfois en fonction de l'humeur de l'analyste - et évidemment d'un analyste à l'autre. Il me semble important "d'oublier" la théorie (Freud, Klein, Lacan, Winnicott, etc.) sans pour autant en faire fi, et de ne JAMAIS oublier pourquoi, en tant qu'analyste, on est là. Avec cette personne là. De proposer des pistes, mais pas toujours. De soutenir l'analysant, mais pas systématiquement. D'être parfois intraitable, mais sans systématique. Je ne sais plus - on s'en fout d'ailleurs... - qui disait que l'analyste devrait (Clavreul, je crois, mais pas sûr) inventer la (sa) clinique, c'est à dire sa pratique, avec chaque analysant, et à chaque instant. Par exemple, j'essaie, à chaque fois que je m'entends dire ou penser "oedipe", ou "incestuel", ou "masochique", ou encore "pulsion de mort", j'essaie de me méfier de ce qui me vient là, tout en l'acceptant, pour que le moule théorique ne vienne pas prendre le pas sur ce qui "sourd" (du verbe sourdre) sur ce que dit le patient, au travers de ses tentatives de séduction, de ses colères, propos et autres silences. Et comme une analyse n'est me semble-t-il et pour ce qui me concerne, JAMAIS terminée, je me méfie aussi de la part inanalysée de ma propre psyché. Mais j'imagine bien que parfois, celle-ci vient prendre trop de place.
A bientôt,
Francis

4 Le Mercredi 22 Aout 2007 à 12:41 GMT+2, par Nikaya

Merci Francis, Je n'imagine pas qu'en matière de Psychanalyse, l'on puisse se figer dans une théorie ou une démarche (f)rigide. C'est une science humaine, et dans l'humain il y a du changeant, du relatif. Dans notre tissus social, nous sommes en constante "adaptation", adaptation dans le sens ou chaque rencontre ou chaque échange a ses propres attaches ou lieux ou idées de connivence... Comment pourrait-il en être autrement lors des séances? Comment pourrait-on se dire "je mets telle partie de mon cerveau et de mes émotions de côté", c'est impossible?! Mais si le "feeling" ne passe pas ? Je suppose que cela doit compter aussi dans la relation analytique, dans la décision d'accepter un individu en cure ou pas ? J'imagine que l'analyste le percevrait lors des premières séances en face à face... Et est-ce que malgré tout, cela arrive qu'un analyste se "force" à prendre un individu en cure pour (entre autre) se mettre lui même à l'épreuve et comprendre ce qui se joue derrière cette antipathie? Vous me direz, chaque relation analyste-analysant est différente, donc c'est possible... PS : Je ne connaissais pas ce verbe "sourdre" : on dirait qu'il a été "créé" pour la psychanalyse...

5 Le Mercredi 22 Aout 2007 à 18:16 GMT+2, par unpsy

Les témoignages, dans la littérature ou sur le net, ou avec les proches, n’invitent à idéaliser ni « la » psychanalyse, ni les psychanalystes. S’il y a dites-vous, du changeant et du relatif dans l’humain, l’on y trouve aussi, pour reprendre votre expression, du (f)rigide, comme chez tout un chacun. Et quel que soit son métier : écrivain, psychanalyste, psychiatre, directeur commercial, etc.
Certains d’entre nous viennent « chez l’analyste » plus qu’ils ne s’y lancent, dans l’analyse, et cela se conçoit. La maîtrise reste le … maître mot, les analysants le disent. D’ailleurs, comment concevoir de se laisser aller à dire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans crainte, sinon de psychose – structure qui cependant ne se décrète pas – du moins d’une profonde déstabilisation ? Comment concevoir l’impensé, le refoulé ; comment le parler ? Sauf et mais, comment se (re)-créer, comment pour plagier Francis Ponge (tiens ? Un Francis. Pas un hasard) faire de ses spectres (il dit à propos des statues de Giacometti, « faire d’un spectre un sceptre », dans L’atelier contemporain, je crois) un sceptre, sans en passer par une sorte de déconstruction de la matière ? Vertige de l’amour ?
A propos, Nikaya, de votre expression : « (f)rigide », la tentation consciente ou inconsciente de ne pas éprouver, peut être grande tant pour l’analysant que pour l’analyste ; l’intellectualisation est un bel outil de résistance à soi-même et donc à autrui. Mais le sceptre de Ponge, n’est pas le phallus de Lacan. Je veux dire – enfin, est-ce ça que je veux dire ? - que la réalisation de soi ( la réalisation de soi?…) n’a rien à voir avec quelque maîtrise.
Quant à nos lieux de connivence, dites-vous. La connivence advient-elle face à un « ressemblant-à-soi » ? Dans ce cas, quid de le rencontre, de l’échange : un leurre ? Mais aussi parfois, le trop différent de soi nous les casse-t-il, non ? Et/ou nous attire-t-il----
Enfin, l’ « on » (mais « on », c’est un con, dit l’autre) accepte parfois en début de carrière, dans le cabinet, qui que ce soit pour l’argent nécessaire. Ou à l’inverse, l’on ne recevrait que les personnes que l’on s’imagine, comme disait Freud, « capable » intellectuellement, et/ou en termes de capacité à librement associer. Ou encore… Bref, tous les cas de figure se présentent, y compris ceux où l’analyste trouve passionnant un travail avec une personne fort loin de ses valeurs, de son milieu socio-culturel et/ou navrant, un travail d’analyse avec une personne « ‘achtement » au fait de la chose analytique. Dans tous les cas, l’analyste pourrait se devoir, me semble-t-il, de vouloir être l’analyste de la personne, quelle qu’elle soit. Et/ou dire à un moment que non, et voici pourquoi, il ne semble pas possible de continuer dans de telles conditions... Se pose alors cette fichue question du transfert de l’analyste, de son propre merdier inanalysé disais-je ailleurs ; de ses propres zones d’ombre. Mais est-ce de l’ombre ?
Des psychanalystes lacanisent ; d’autres freudisent ou annafreudisent. D’autres foulent au pied l’analyse – comme Tobie Nathan, fut un temps, tout en en adoptant la posture – du supposé analyste. Quant aux médecins – pardon Medie – aie aie aie : combien de psychiatre se sont-ils plongés dans une analyse ? J’en rencontre peu. Un, formidable, à Paris 18°. Jamais fait d’analyse, travaillant en libéral à Paris, et en binôme dans un hôpital de jour avec une psychologue clinicienne et analyste que Quatrième groupe, psychiatre donc qui me disait à propos des médicaments : « tu sais Francis, on bricole avec ça. On ne sait pas ; on ajuste ». C’est à dire qu’il y avait une humilité et une volonté mêlées.
Et si la question vaut bien pour le charcutier, pour l’analyste, le psychologue, le médecin, le pianiste, cette question pourrait être : « pourquoi je fais ce métier ? » Le nouvel analysant devrait bien poser cette question à son vis-àvis.
Quand une personne vient me voir une première fois et qu’une analyse me semble « pertinente », je lui dis « revoyez-moi, ou quelqu’un d’autre, mais demandez-lui s’il s’est lui même fadé le divan », ce que j’ai fini par faire, rougissant, voici… un bail, quand je cherchais mon psy.
A bientôt,
Francis

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